Journalisme et antimafia sociale : rencontre avec Sergio Nazzaro

Mercredi 6 mai 2026, Crim’HALT recevait, en partenariat avec HEIP-Paris (Hautes Études Internationales et Politiques), Sergio Nazzaro, écrivain, journaliste et reporter italien, pour une entrevue, suivie d’une conférence et d’un moment d’échange, dans une atmosphère studieuse et conviviale.

Sergio Nazzaro, avec précision et passion, s’est livré à une analyse des enjeux contemporains du crime organisé en Italie. Ont été abordées les questions de l’impact économique de la mafia calabraise, des trafics et de la traite humaine spécifiques à la mafia nigériane fortement implantée en Campanie, ainsi que des techniques de blanchiment.

Racket, corruption institutionnelle, gestion des déchets, jeux d’argent, mais aussi immixtion dans l’économie légale : tous les domaines d’activité de la mafia furent décodés et décryptés.

Les questions du public ont permis un regard croisé avec la situation française.L’expert a aussi souligné l’impact de Crim’HALT et la qualité de ses plaidoyers pour faire avancer « l’antimafia sociale », c’est-à-dire la lutte citoyenne en France.

Le crime organisé contemporain, entre mutation et extension, se trouve désormais face à une résistance citoyenne et démocratique, et est parfois entravé par une lutte pragmatique que mène la société : c’est l’antimafia sociale. Éducation, prévention et compréhension des mécanismes sont nécessaires pour ne pas laisser la mafia établir son maillage.

C’est ainsi que Sergio apporte, à sa manière, celle d’un expert, un travail d’explication, et surtout un travail de déconstruction de l’image de la mafia, de démystification des mécanismes et des logiciels mafieux.

Ajoutons que Sergio Nazzaro est avant tout un homme de terrain, engagé dans la cité et dans l’économie sociale et solidaire. Il a cofondé la coopérative Al di là dei Sogni, installée sur un bien confisqué, là même où l’équipe de Crim’HALT l’a rencontré pour la première fois.

Son expertise de consultant auprès d’Europol, de l’ONUDC (Office des Nations unies contre la drogue et le crime), ainsi qu’au sein du département d’État américain, de même que celle de Crim’HALT, offraient à cette soirée une dimension institutionnelle, mais résolument proche du terrain, ancrée dans le quotidien.










Interview de Sergio Nazzaro, réalisée par Nathan Rosset :

QUESTION :
Monsieur Nazzaro, pourquoi avoir accepté l’invitation de Crim’HALT, ce soir ?

Crim’HALT a été pionnière dans la lutte contre le crime organisé en France, lutte qui prend toute son acuité avec l’actualité à Marseille et en Belgique par exemple, ou encore avec les exemples de blanchiment des mafias italienne  sur la côte d’azur ou ailleurs en France. CH n’a pas simplement joué un rôle de lanceur d’alerte, mais a aussi permis de comprendre les phénomènes criminels dans toute leur complexité. 

Par la suite le plaidoyer de Crim’HALT a permis l’entrée en vigueur de lois novatrices pour la France. Indéniablement, tout ce travail a un impact social.

QUESTION :
Vous êtes très connu en Italie, par le grand public, reconnu par vos confrères italiens, mais malheureusement moins en France, où les questions de criminalité organisée sont majeures. Qu’est-ce qui explique, selon vous, que les enquêtes d’envergure que vous avez menées ne soient pas traduites et publiées en France ?

La question mérite réflexion car j’ai pu travailler avec des enquêteurs  allemands, français et belges, et je suis heureux du travail d’enquête transnational qu’ils ont mené en particulier contre le trafic d’êtres humains sur lequel j’ai énormément travaillé. Je ne pense pas que le public se désintéresse de ces questions en France, au contraire, mais nous devons aussi faire face à un agenda politique particulier et une capacité de divulgation des phénomènes criminels complexes par la presse qui n’est pas toujours évident. 

QUESTION :
Vous avez signé de nombreux livres. Vous avez aussi été l’auteur d’un documentaire, intitulé Black Mafia, qui parle de la mafia nigériane. Cette mafia est-elle aussi présente en France ?

Pour répondre à cette question et afin de faire correspondre nos enquêtes de terrain italiennes à ce qui se passe ailleurs en Europe, nous devons d’abord faire correspondre nos codes pénaux. Existe t il dans le code pénal français un délit d’association mafieuse comme il existe en Italie ? J’ai répondu la même chose à vos collègues allemands lorsqu’ils m’ont demandé s’il existait une mafia nigériane outre Rhin. Avez vous un délit d’association mafieuse dans votre code pénal ? Non. Donc il ne peut pas y avoir de mafia. Pourtant, les mêmes phénomènes existent car aucun phénomène criminel est confiné à un territoire d’autant plus lorsqu’il s’agit de mafia. La transnationalité est d’ailleurs si je puis dire LA clé de lecture du phénomène mafieux. Alors que nos services de police mettent du temps à s’organsier au niveau international, les mafias elles ne font pas de différence de nationalité, de religion, de couleur de peau ou d’idéologie. Ils n’ont qu’un seul objectif : gagner un maximum d’argent. Et pour atteindre ce but, ils sont très organisés et travaillent  sérieusement. 

QUESTION :
Vous le soulignez : il y a, semble-t-il, en France, une réticence à parler ou à appréhender la notion de mafia. Contrairement à l’Italie. Comment l’expliquez-vous ?

C’est simple : Admettre l’existence de la mafia sur son territoire est perçu comme un échec, une honte, pour un pays.

L’Italie est le pays de la mafia, mais l’Italie est aussi le pays de « l’antimafia” qui s’est construite par strates et couches successives au fil des décennies. Nous avons un système préventif important notamment au niveau des forces de l’ordre qui font par exemple que si j’ouvre 10 sociétés simultanément en Italie, un signal d’alarme sera lancé. Ce qui n’est pas forcément le cas en France ou ailleurs en Europe.  

La mafia est toujours perçue comme une honte lorsqu’elle apparait quelque part. Pour ces raisons, nous avons tendance à étouffer sa présence publiquement. Ce fut le cas à Rome lors de l’enquête Mafia Capitale qui a abouti sur un non lieu sur cette question précise, malgré les nombreuses condamnations pour corruption. Je pense qu’en agissant ainsi nous faisons le jeu du crime organisé, qui a besoin d’agir en sous main. La mafia a besoin de ce silence médiatique pour pouvoir agir plus facilement, en déplaçant son argent et contrôlant des pans entiers de l’économie légale. 

Un dernier mot ?

Je voudrais donc juste ajouter une dernière chose : parler de mafia ne devrait pas être un sujet de spécialistes, mais un enjeu culturel commun car les mafias agissent et sont présentes autour de nous tous les jours. 

Cela concerne tout le monde,chacun et chacune, car la criminalité organisée agit dans tous les champs de la vie quotidienne et nous impacte tous.

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