Dans le cadre des projets de formation pour adultes financés par le programme Erasmus+ de l’Union européenne, Crim’HALT a organisé un séjour à Gênes axé sur le thème du logement social et solidaire dans les biens confisqués à la criminalité organisée.
En Italie, une loi adoptée en 1996 rend obligatoire la réutilisation à des fins sociales des biens confisqués à la mafia. Portée et défendue par le réseau associatif Libera, cette mesure a permis la naissance de centaines de projets d’utilité sociale, dans des lieux autrefois symboles de pouvoir mafieux : maisons, commerces, terres agricoles…
Nous avons eu l’opportunité d’accompagner cinq professionnels du logement social et du secteur associatif, un membre du Haut Comité pour le Droit au logement, trois journalistes et un représentant de l’AGRASC, l’agence française chargée de la gestion et de l’affectation des biens confisqués.
Nous tenons à exprimer notre sincère gratitude envers nos partenaires italiens, la Fondation Auxilium et la coopérative Il Melograno, sans qui cette immersion n’aurait pas été possible.
Vous trouverez ci-dessous le livret préparatoire du séjour, qui présente nos participants, nos partenaires, le contexte criminogène de Gênes, les démarches d’affectation sociale des biens confisqués, ainsi que les associations installées dans ces biens que nous avons eu la chance de rencontrer au cours de ces trois jours de formation.
Ci-dessous notre journal de bord, pour nous suivre au fil du séjour.
📍Journal de bord – Jour 1 à Gênes (jeudi 3 avril)
Nous sommes arrivés à Gênes dans la soirée du 2 avril, après une longue après-midi de voyage.
Le lendemain matin à 9h50, nous avons retrouvé Michela Tirone, présidente de l’association Pas à Pas, devant l’ancienne boutique de Vico delle Vigne 10r, confisquée à la criminalité organisée et transformée en lieu d’accueil et d’information. Elle nous a raconté comment, depuis 2014, l’association fait de l’apprentissage des langues un véritable levier d’intégration, de connaissance mutuelle et de cohésion sociale. Malgré les difficultés de financement – et même en pleine crise sanitaire – Pas à Pas a tenu bon : le local a été reconverti en entrepôt pour la distribution de paniers solidaires, et les cours de langues ont été maintenus en visioconférence, puis en format hybride. Ce fonctionnement mixte a d’ailleurs permis, selon Michaela, de favoriser la participation de nombreuses femmes. Aujourd’hui, l’association propose des cours d’italien gratuits à destination des personnes migrantes, des cours de langues étrangères accessibles à tous, ainsi qu’une permanence juridique mensuelle dédiée à la défense des droits. Le tout repose sur un principe de réciprocité : les élèves des cours d’italien deviennent à leur tour enseignants de langues étrangères pour les Italiens. Ces cours, payants, permettent de soutenir financièrement l’activité de l’association. Nous avons été profondément touchés par la force de leur engagement et par ce “contrapasso” que revendique Michaela : faire d’un lieu d’exploitation un espace d’accueil, de savoir et de dignité.
Vers 10h45, nous avons poussé la porte du CicloRiparo, un atelier vélo associatif installé dans un ancien local confisqué à la criminalité organisée et réattribué via appel d’offres lancé par la municipalité de Gênes. Nous y avons retrouvé Giacomo, bénévole passionné de vélos anciens, qui nous a fait découvrir ce lieu unique, cogéré avec la coopérative Il Ce.Sto dans le cadre du projet des Jardins Luzzati. Ici, on ne vient pas simplement faire réparer son vélo. On apprend à le démonter, à le entretenir avec peu de moyens, à comprendre comment ça fonctionne. Chaque réparation se fait sur rendez-vous, gratuitement, accompagnée de conseils pratiques et de savoir-faire transmis avec enthousiasme. L’atelier récupère également des vélos d’enfants, souvent jetés parce que les parents préfèrent en acheter un neuf. Après les avoir réparés, les bénévoles les déposent sur une place publique, à disposition, en don libre. Pour les vélos d’adultes, le principe est le même, à ceci près qu’ils sont prioritairement offerts à des livreurs à deux roues. Sont également organisée des ventes aux enchères de vieux vélos donnés par des particuliers : chaque vélo est remis en état avec soin, et les fonds récoltés permettent d’assurer une partie de l’autofinancement de l’association. Le CicloRiparo, membre du réseau FIAB, participe activement à la promotion de la mobilité douce et à la réflexion sur l’aménagement cyclable à Gênes. En un an, près de 100 vélos ont été remis en selle : un signe fort d’une demande croissante pour des déplacements plus durables. Avec son fonctionnement participatif et solidaire, le CicloRiparo montre que le vélo est bien plus qu’un simple moyen de transport : c’est un véritable outil de transformation sociale et urbaine – et un magnifique exemple de reconversion vertueuse d’un bien confisqué.
Vers 11h30, nous avons été accueillis par Margherita, bénévole engagée de la Fondation Gigi Ghirotti, au Info Point situé au 97r de la via Canneto il Lungo. Ce local, confisqué à la criminalité organisée et réattribué en 2019 par la municipalité de Gênes, a rouvert ses portes en 2021 sous une nouvelle forme : celle d’un espace d’information et d’écoute, au service des plus vulnérables. La fondation Gigi Ghirotti œuvre depuis des années pour soulager la douleur dans le cadre des soins palliatifs. Elle intervient aussi bien à domicile qu’en hospice, en accompagnant les patients et leurs proches par un soutien médical, psychologique, social et spirituel. L’ouverture de cet Info Point en plein cœur du centre historique permet de rendre ces dispositifs plus visibles, plus accessibles. Ici, les bénévoles informent, orientent et rassurent. Comme nous l’a expliqué Margherita, il s’agit d’un lieu de proximité, où chaque question peut trouver une réponse, chaque besoin un début de solution.
Le rideau de fer de la devanture, coloré et porteur d’un message fort – « Un bien confisqué est un trésor retrouvé » – incarne parfaitement la mission de l’association : transformer un lieu de non-droit en espace de soins, d’espoir et de solidarité.
Après une pause déjeuner bien méritée dans l’espace restauration des Giardini Luzzati, nous avons retrouvé nos partenaires italiens – la Fondation Auxilium et la coopérative Il Melograno – pour deux heures d’échanges. Ensemble, nous avons abordé les parcours de réaffectation des biens confisqués à la criminalité organisée à Gênes : des appels à projets lancés par la municipalité jusqu’à leur mise à disposition concrète, un processus parfois long.
La Fondation Auxilium agit depuis 1931 auprès des personnes en situation de grande précarité : sans-abri, personnes migrantes, victimes de la prostitution, malades du VIH ou familles en difficulté. Elle propose des services de première nécessité (hébergement, alimentation, hygiène), un accompagnement social, des projets d’insertion et d’innovation sociale. En 2023, elle a accompagné 1 126 personnes, dont 23 % de mineurs, en s’appuyant sur un réseau de 23 appartements, dont 5 biens confisqués à la mafia aujourd’hui transformés en lieux de vie. La coopérative sociale Il Melograno, de son côté, intervient dans l’accueil, l’éducation, la prévention et l’accompagnement vers l’autonomie, en lien étroit avec Auxilium et d’autres partenaires du territoire.
Ce moment d’échange a mis en lumière la force du travail en réseau porté par la Fondation Auxilium et ses partenaires, qui transforment des biens saisis en lieux d’accueil, d’écoute et de reconstruction. Nos participants ont pu ensuite présenter le modèle français d’affectation des biens confisqués à des fins sociales, en insistant sur les projets de logement pour les personnes en situation de vulnérabilité. Un bel échange autour de valeurs partagées : celles d’une solidarité active, fondée sur la coopération et le pouvoir transformateur des biens récupérés à la criminalité.
📍Journal de bord – Jour 2 à Gênes (vendredi 4 avril)
Ce matin à 9h, nous avons visité, en compagnie de nos partenaires de la coopérative Il Melograno, un appartement situé en plein cœur du centre historique de Gênes. Autrefois propriété de la famille Canfarotta – condamnée pour proxénétisme et pour leurs activités de marchands de sommeil – ce bien confisqué à la criminalité organisée vient tout juste d’être rénové. Il s’apprête désormais à accueillir trois hommes en fin de peine, placés en liberté conditionnelle. Ce projet, porté par la Veneranda Compagnia di Misericordia – une association chrétienne fondée en 1484 qui œuvre, depuis cinq siècles, en faveur des détenus et de leurs familles – marque leur première expérience de gestion d’un bien confisqué. L’objectif : offrir à ces hommes une étape transitoire de 6 mois à 1 an, pour les aider à retrouver autonomie, emploi et logement, dans un cadre stable et bienveillant. Accompagnés par le service de probation et soutenus par des bénévoles engagés, ils retrouvent peu à peu des habitudes de la vie quotidienne en groupe – comme partager un repas autour d’une table, après de longues années d’enfermement. Cette visite nous a profondément rappelé que la réutilisation sociale des biens confisqués, au-delà d’un acte symbolique, est un levier concret de justice sociale et de reconstruction individuelle.
À 10h, nous avons poursuivi nos visites dans le centre historique avec un deuxième appartement confisqué. Aujourd’hui, il est affecté à la Fondation Auxilium pour héberger trois personnes en situation précaire. Nous y avons rencontré Riccardo, qui a passé près de dix ans dans la rue avec sa chienne Stella. Il vit ici depuis deux ans, avec deux colocataires. Grâce à son travail de cuisinier pour des colonies de vacances et des associations, il parvient à couvrir ses factures d’électricité – une étape vers l’autonomie et la reprise de responsabilités quotidiennes. Ce projet est porté avec l’appui quotidien des travailleurs sociaux de la coopérative Il Melograno. Contrairement à la philosophie du Housing First (un toit d’abord) désormais majoritaire en France, le modèle génois repose sur un parcours progressif : les personnes sont d’abord accueillies en hébergement d’urgence, puis peuvent accéder à un logement stable à condition de s’inscrire dans une dynamique active de réinsertion. Travailler, respecter certaines règles (comme l’interdiction d’alcool ou de stupéfiants) et démontrer leur volonté d’avancer sont les clefs de ce cheminement. Aujourd’hui, les trois habitants de l’appartement sont tous plus ou moins insérés professionnellement. L’un d’eux s’apprête même à quitter les lieux pour son propre logement, qu’il est désormais en mesure de payer seul, grâce à son salaire. Une belle illustration de ce que peut devenir un bien confisqué : un tremplin vers une vie nouvelle.
L’après-midi, nous avons poursuivi notre immersion sur le terrain avec deux nouvelles visites marquantes de biens confisqués à la criminalité organisée, désormais transformés en logements. À 14h30, nous avons été accueillis par Lallé, qui travaille au sein de la coopérative Il Ce.Sto qui gère cet appartement. Il héberge trois jeunes majeurs étrangers isolés, tout juste sortis des foyers pour mineurs. Cette prise en charge post-majorité, encore récente, permet de prolonger l’accompagnement éducatif et administratif de ces jeunes qui arrivent seuls en Italie. Moins encadrés qu’en foyer, ils vivent ici en semi-autonomie, apprennent à gérer un budget, travaillent, et suivent des cours d’italien. L’appartement devient ainsi un espace de transition, où ils acquièrent progressivement les repères pour se construire une vie stable.
Un peu plus tard, nous avons visité un autre appartement où vivent une mère et ses deux fils adultes, tous trois atteints de troubles psychiatriques. Sans ce bien confisqué, il leur serait impossible de payer un loyer avec leurs seules allocations. En attente d’un logement social – un processus long et incertain à Gênes – ils ont au moins un toit sur la tête et sont accompagnés par les travailleurs sociaux de la coopérative Il Melograno. .
Encore une fois, ces visites nous ont rappelé combien l’affectation sociale des biens confisqués peut devenir une réponse concrète aux vulnérabilités les plus criantes, en offrant des foyers aux personnes qui en ont besoin là où régnaient autrefois le profit illégal et l’exclusion.
📍Journal de bord – Jour 4 à Gênes (samedi 5 avril)
Ce matin, rendez-vous Piazza San Matteo, en plein cœur du centre historique, pour une activité un peu particulière : une escape room… dans un bien confisqué à la mafia. Nous avons été accueillis par Maddalena, bénévole et cofondatrice du projet, ainsi que par Inès, la mère de Stefano Matricardi, en mémoire duquel ce lieu a été transformé. Elles nous ont raconté l’histoire du bien : autrefois utilisé par la criminalité organisée, il est resté à l’abandon pendant plusieurs années après sa confiscation, avant de retrouver une nouvelle vie grâce à l’engagement d’un petit groupe d’anciens scouts du groupe Agesci Genova 13. Grâce à une campagne de financement participatif lancée en 2022, le local a été entièrement réhabilité et aménagé.
C’est ainsi qu’est né EnigMALAVITA, un projet qui mêle jeu immersif et sensibilisation citoyenne. Concrètement, il s’agit d’un escape game construit autour d’énigmes inspirées de faits réels, permettant de comprendre les logiques souterraines des organisations mafieuses. Une fois la partie terminée, les visiteurs découvrent un parcours pédagogique interactif, conçu pour approfondir la compréhension des mécanismes de la criminalité organisée et des moyens de lutte. Ce projet est aussi un acte de mémoire : il rend hommage à Stefano Matricardi, ancien chef scout passionné de jeux de logique, engagé dans la lutte contre les mafias, disparu en 2020 des suites d’une maladie. Ses amis et sa famille ont concrétisé l’un de ses rêves : faire de ce bien confisqué un lieu de transmission et de citoyenneté active.
Confisqué à la mafia, occupé par la société civile. Voilà une reconversion qui parle d’elle-même.
Nous avons conclu ce séjour de formation par la viste le village de Camogli, situé en bord de mer, à quelques kilomètres de Gênes.
Un grand merci à tous nos participants, à nos partenaires et à toutes les personnes rencontrées lors de ce voyage immersif au cœur du dispositif de réutilisation sociale des biens confisqués.
Retrouvez ci-dessous les articles à propos de cet Erasmus + 7 à Gênes pour le logement social et solidaire dans les biens confisqués :
L’Equipe: À Gênes, des associations cyclistes émergent grâce à une loi visant le crime organisé :
Territoires Audacieux : À Gênes, en Italie, les biens mal acquis sont mis au service de l’action sociale
Territoires Audacieux : Arnaud de Laguiche : « Ce qui m’a intéressé à Gênes, c’est le volume des biens confisqués faisant l’objet d’un usage social »
Amical du Nid: Justice vertueuse avec l’usage social de biens confisqués : présence de l’Amicale du Nid au programme ERASMUS+ à Gênes
Retrouvez ci-dessous les articles à propos de nos précédents Erasmus + en Italie :
- Séjour sur les terres libérées de la mafia : mieux faire face à la grande criminalité en France
- Erasmus+2 on the lands freed from the mafia in Calabria
- Erasmus+3 sur les terres libérées de la mafia en Sicile
- Erasmus+4 dans l’antimafia sociale à Milan
- Erasmus+5 : CRIM’HALT au cœur de l’Antimafia romaine
- ERASMUS + 6 : Crim’HALT sur les terres libérées de la mafia























