« Ici c’est le peuple qui s’est mobilisé »

À l’invitation du réseau Chance, de l’ONG Libera et en partenariat avec l’association DeMains Libres, Crim’Halt s’est rendu en Sicile le weekend dernier, autour du 21 mars, pour la 30e « Journée de la mémoire et de l’engagement citoyen pour la défense des victimes innocentes de la mafia ». Direction Trapani en compagnie de proches de victimes françaises : Jean Toussaint Plasenzotti, cofondateur du collectif antimafia corse Massimu Susini, ainsi que Layla et Sabrina, la mère et la sœur de Socayna. L’assassinat de l’étudiante en droit de 24 ans à Marseille le 10 septembre 2023 par une « balle perdue » avait secoué l’opinion. Le procès de son meurtrier présumé devait se tenir en mars mais a finalement été reporté, après un quatrième recours des avocats de la défense.  La famille espère avoir une date avant l’été. Journal de bord d’un séjour riche en enseignements et en émotion. 

Jeudi 20 mars. 7h45. Retrouvailles à la gare de Marseille-Saint-Charles. Layla et Sabrina sont à l’heure pour prendre la navette jusqu’à l’aéroport de Marignane et je suis heureux de les revoir après notre première rencontre en octobre dernier.  Avec le président de Crim’Halt, nous étions allés les voir chez elles pour savoir comment elles s’en sortaient depuis le décès de Socayna, quels soutiens elles avaient eu, mais aussi leur parler du travail de notre association pour faire vivre la mémoire des victimes innocentes du crime organisé. Jusqu’à cette invitation en Sicile pour vivre ensemble la solidarité italienne qui entoure chaque année la « Journée de la mémoire et de l’engagement citoyen pour la défense des victimes innocentes de la mafia ».  

La nuit a été courte mais les sourires sont là. Sabrina va rater deux jours au collège mais elle s’est arrangée avec ses profs pour rattraper. Elle est en seconde générale et, en attendant de faire ses vœux sur Parcoursup en mai prochain, elle a déjà obtenu la possibilité de faire un stage au tribunal d’Aix en Provence avec leur avocat. Layla, elle, est en arrêt maladie depuis la mort de sa fille et a mis sur pause son travail d’AESH. Un travail difficile, à devoir gérer avec toujours plus d’élèves en difficulté, payé 800 euros par mois. Mais elle espère quand même pouvoir retravailler l’année prochaine. L’Italie, elle y est déjà allée plusieurs fois avec ses deux filles. Le premier voyage c’était en 2014 à Naples avec Socayna. Un frère de Layla et sa famille se sont installés en Campanie depuis plusieurs années.  Le dernier séjour transalpin, c’était l’été 2024, moins d’un an après la mort de sa fille aînée. Les parents d’une copine de Sabrina les avaient invités à venir passer une semaine à Rome. Assez croyante, la famille en question voulait absolument visiter le Vatican et écouter le Pape François. Installés dans l’avion, on parle donc de l’Italie et de religion, de comment Layla a tapé aux portes de toutes les paroisses pour essayer de trouver une réponse au malheur qui la frappe. On parle aussi un peu du Maroc et de Casablanca dont elle est originaire, de la cuisine de là-bas qui n’a rien à envier à la cuisine italienne et surtout pas romaine avec tous ces restaurants pour touristes. Alors en attendant de découvrir le couscous au poisson sicilien, l’invitation est déjà prise pour venir rompre le jeûne chez elle à notre retour.  Mais pour ces trois jours de formation avec Crim’Halt, Layla a décidé qu’elle et Sabrina s’autorisent à manger malgré le Ramadhan ; le programme s’annonce bien rempli et il va falloir un peu d’énergie. 

12h50. Arrivée à l’aéroport international de Palerme – Punto Raisi, aussi connu comme l’aéroport Falcone-Borsellino, rebaptisé en mémoire des deux célèbres juges assassinés par la mafia en 1992. Le temps d’avaler un arancino, direction la gare routière pour prendre le bus qui nous emmène à Trapani.  Une heure plus tard, nous voilà dans les jolies ruelles du centre ancien de cette petite ville côtière de 60 000 habitants, située à l’extrémité ouest de l’île. De gauche à droite sur la photo ci-dessus :  Stefania de l’association De Mains Libres, partenaire en France de Libera, l’ONG italienne qui pilote les festivités du 21 mars, Sabrina, Jean-Toussaint, Fabrice et Layla.

15h. Le temps de poser nos bagages à l’hôtel Massimo, direction le théâtre Ariston où se tient l’assemblée des familles des victimes innocentes de la mafia. C’est l’un des temps forts de ce séjour organisé par Libera, le principal groupement d’associations antimafia en Italie. Chaque année avant le 21 mars, cette assemblée des familles est un moment de partage important pour remettre au centre des échanges le parcours de chacun dans la recherche de la vérité et de la justice pour ses proches.

Cette année, à Trapani, 500 membres de familles sont arrivés de toute l’Italie. La coordinatrice de Libera remercie aussi la présence de proches de victimes venues du Mexique, de Belgique… et de France en saluant chaleureusement Layla, Sabrina et Jean Toussaint. Italophone confirmé, l’oncle de Massimu Susini monte sur l’estrade pour raconter le parcours du collectif antimafia qu’il a cofondé en corse en 2019. « Ces moments de partage sont importants, aussi parce que chez nous, quand une personne est tuée, la famille peut ressentir de la honte, celle que la mentalité mafieuse tente de faire ressentir aux ‘perdants’, ceux qui sont tombés face au clan rival. Nous sommes là pour relever la tête et dire qu’il faut que cela s’arrête. »

18h. Après la conférence, nous assistons à une messe des victimes organisée dans l’imposante Cathédrale di San Lorenzo, avant de nous retrouver avec les organisateurs de Libera pour le repas du soir dans une petite pizzeria du centre-ville. 

Vendredi 21 mars

9h. Après Rome l’an passé (où Crim’Halt avait déjà emmené des familles de victimes assister aux cérémonies italiennes), Trapani accueille ce 21 mars 2025 la 30e édition de la « Journée de la mémoire et de l’engagement citoyen pour la défense des victimes innocentes de la mafia ».

Répondant à l’appel de Libera, des étudiants, des associations, des familles des victimes et des représentants institutionnels se sont réunis Piazza Umberto I et Piazzale Ilio, point de départ de la procession qui traversera la ville. Dans le cortège de tête, un immense drapeau de la paix a été déployé, encadré par des familles de victimes suivi par les élus avec leur écharpe tricolore. Un geste symbolique qui souligne le rôle des institutions dans la lutte contre la criminalité organisée, main dans la main avec les citoyens.« Ici c’est le peuple qui s’est mobilisé » commente Layla, tandis que Sabrina se dit très impressionnée par la foule ; cinquante mille personnes en marche, poussées par un vent de mémoire et de justice qui vient de la mer et se fraye un chemin dans les rues de Trapani ; « J’aime beaucoup la bonne humeur de la manifestation, c’est plus joyeux que chez nous. A Marseille, on a fait des marches blanches mais il n’y a jamais eu autant de monde ; là on voit que les gens ne viennent pas uniquement pleurer leurs morts, ils sont là aussi pour dire que la vie continue, et le combat aussi ».

10h. Les familles conduisent la procession le long de la côte, puis jusqu’à la Piazza Vittorio Emanuele où doivent avoir lieu les prises de paroles. Les proches des victimes sont venus de toute l’Italie mais aussi du Mexique, de Colombie, d’Argentine, de Roumanie, de Suisse et de Hollande, pour porter un nom, une histoire, une douleur…Et nourrir tous ensemble une lutte collective. Dans le cortège, nos marseillaises font notamment la connaissance d’Anna et Grace, elles ont fait le voyage depuis le Mexique pour réclamer justice : leur frère, Dan Jeremeel Fernández Morán, a disparu le 19 décembre 2008 à Torreón, dans l’état de Coahuila. Ce jour-là, alors qu’il devait aller chercher sa fille à l’école, ce père de 4 enfants, directeur d’une compagnie d’assurance, n’est jamais arrivé sur place. Seule sa voiture a été retrouvée chez un lieutenant de l’armée. Si ce dernier a ensuite reconnu faire partie d’un groupe criminel coutumier des enlèvements, il n’a jamais révélé ce qui était arrivé au frère d’Anna et Grace. Ses proches font face depuis à l’indifférence des autorités mexicaines et réclament justice depuis plus de 15 ans. Pour Layla, « La douleur d’avoir perdu un proche sera toujours là, mais ce qui nous unit, c’est un même besoin de justice et de connaître la vérité. »

11h30. Autre temps fort de la marche, la rencontre de Layla et Sabrina avec Don Luigi Ciotti, prêtre engagé et le fondateur de l’ONG Libera. Lui prenant la main pour poursuivre la marche, Don Luigi Ciotti assurait Layla de son soutien et lui exprimait le sens premier de cette journée du 21 mars, celui de ne plus laisser les victimes seules avec leur douleur. « Merci d’être venues. Nous sommes toutes et tous ici rassemblés pour votre fille. »

Un peu plus loin dans la manifestation, Jean-Toussaint Plasenzotti a, lui, eu le plaisir de retrouver Leoluca Orlando. Il y a un mois, à l’invitation du collectif Massimu Susini, l’ancien maire de Palerme participait à l’historique session dite antimafia organisée à l’Assemblée de Corse. Au-delà de l’hommage rendu aux victimes, Jean-Toussaint Plasenzotti nous confiait vouloir continuer de venir en Italie pour apprendre des outils développés ici contre le crime organisé. Et de nourrir ainsi les amendements rédigés par son collectif à destination des parlementaires français. A commencer par la création d’un vrai délit d’association mafieuse qui permettrait de répondre aux actes d’intimidation ou de corruption qui sont légion sur l’Île de Beauté. Une récente victoire tout de même à mettre au crédit du collectif et de Crim’Halt : alors que s’est terminé cette semaine l’examen de la proposition de loi pour lutter contre le narcotrafic à l’assemblée, les députés ont acté la refondation du statut de « coopérateur de justice » pour qu’il puisse concerner les auteurs de crimes de sang dès lors qu’ils acceptent de dénoncer leurs complices et les commanditaires d’assassinat. C’est précisément ce type de dispositif qui a permis de réduire très fortement en Italie le nombre de morts causés par le crime organisé. Il faut l’espérer pour Marseille et la France.

12h30. La procession arrive à Piazza Vittorio Emanuele où a lieu le moment le plus touchant de la journée : la lecture des 1 101 noms des victimes de la mafia. Après la longue liste de noms italiens, les orateurs lisent devant la foule les noms de Massimu Susini et de Socayna Jean.  Pour clore la cérémonie, le discours de Don Luigi Ciotti qui lance un appel à tous les citoyens : « La mafia n’est pas un monstre lointain, mais un cancer qui se nourrit de notre indifférence. Chaque nom que nous lisons aujourd’hui nous demande de choisir de quel côté nous voulons être ».

13h30. Pas le temps de souffler, le temps de récupérer à la préfecture un panier repas concocté par des chefs engagés par Libera -couscous de poissons, arancinis et gâteaux à la ricotta-, notre groupe se dirige vers le centre ancien de Trapani pour un atelier dédié à la mémoire, auquel participent deux classes de jeunes collégiens italiens. Après les prises de paroles d’un magistrat et de Enza Rando, ancienne avocate aujourd’hui sénatrice qui porte la parole des familles, Sabrina monte sur l’estrade. En attendant son tour, elle a écrit un petit texte sur son téléphone pour parler de sa grande sœur Socayna. Visiblement, je suis plus stressé qu’elle. Que peut-il bien se passer dans la tête de cette ado de 16 ans qui s’apprête à raconter l’indicible à une classe de gamins à moitié endormis ?  

« Aujourd’hui je prends la parole devant vous avec beaucoup d’émotion, pour vous parler de ma douleur, une douleur immense que tant de familles connaissent aujourd’hui à Marseille.  Cette souffrance continue de frapper des innocents. Ma sœur Socayna avait seulement 24 ans, elle était chez elle, dans son propre foyer, là où elle aurait dû être en sécurité. Mais une balle perdue tirée lors d’un règlement de compte qui ne la concernait pas lui a ôté la vie. Une vie brisée par la violence aveugle, cette violence liée au trafic de drogue qui ne fait plus la différence entre coupables et innocents. 

Marseille est une ville magnifique mais aujourd’hui elle est aussi le théâtre de drames insupportables. Combien de temps allons-nous tolérer cela, combien d’innocents doivent encore mourir avant que des mesures efficaces soient prises ? Je n’ai que 15 ans mais je suis là devant vous aujourd’hui, debout, et je refuse de me taire. Je refuse d’accepter que des vies comme celles de ma sœur soient détruites, sans justice. Nous devons parler, dénoncer, et surtout exiger des actions concrètes pour que ces drames cessent. Pour Socayna, pour toutes les autres victimes, pour que nos familles ne traversent plus cette souffrance, merci. »

Applaudissements et accolades émouvantes. Après l’atelier, nos deux Marseillaises ont tenu à remercier la sénatrice Enza Rando qui leur a témoigné tout son soutien pour obtenir justice dans le dossier de l’assassinat de Socayna. L’élue leur a parlé de son propre combat mené contre la mafia en Emilie-Romagne, des projets culturels qu’elle a portés auprès des plus jeunes consacrés au phénomène du crime organisé. La sénatrice a promis de recontacter nos Marseillaises pour les inviter bientôt chez elle à Rome, lors d’un prochain rendez-vous du Sénat dédié aux familles de victimes. 

Samedi 22 mars

10h. Après une journée du 21 mars aussi chargée, on pouvait bien s’autoriser une grasse matinée ! Et un vrai petit déjeuner italien : savoureux cannoli, cappuccino et chocolat chaud au soleil avant de reprendre la route. Notre groupe monte en voiture direction la coopérative Calcestruzzo Ericina Libera. Cette cimenterie gérée en coopérative sociale, est le premier exemple d’une entreprise saisie et confisquée qui n’arrête pas son activité alors que le propriétaire mafieux est exproprié. Cette aventure vers la légalité a démarré avec la confiscation préventive de l’entreprise au clan des Virga en 1996, la saisie préventive des actions de la société et l’arrestation de son ancien directeur. La confiscation définitive a eu lieu en 2000, avant l’ouverture de la coopérative en 2008. Ayant bénéficié d’un appui dans la société civile avec Libera mais aussi la legacoop (ligue de coopératives italiennes et la ligue de préservation de l’environnement (Legambiente), le préfet de l’époque, Fulvio Sodano, a œuvré pour un usage social de cette cimenterie. Mort peu de temps après la confiscation, une plaque lui rend hommage à l’entrée du site.

Aujourd’hui, l’entreprise fait travailler légalement 15 personnes avec qui plus est une dimension écologique : la coopérative est conçue pour accueillir les déchets inertes provenant des activités de construction et de démolition sur les chantiers de la région pour les transformer en des agrégats recyclés. Outil redoutable dans la lutte contre la mafia, la confiscation préventive – plus communément appelée confiscation sans condamnation pénale – est devenue un élément central du dispositif antimafia en Italie. Et bientôt en France ? Pour l’instant, l’amendement proposé en ce sens par les collectifs corses et Crim’Halt n’a pas trouvé écho chez nos parlementaires.  

Avant de repartir, Layla et Sabrina prennent la pose à l’entrée de la cimenterie avec son nouveau directeur Giacomo Messina, un ancien employé du site. Sur un mur de béton a été inscrit ce message qui pourrait résumer toute la philosophie du mouvement antimafia italien : « Ensemble tout est possible ! »

15h. Après une pause déjeuner dans la superbe ville perchée d’Erice -souvent citée parmi les plus beaux villages siciliens pour la richesse historique de son cœur ancien et ses panoramas sur la campagne trapanaise- direction le site mémoriel de Portella Della Ginestra. Le massacre de Portella della Ginestra est un des actes les plus violents de l’histoire criminelle et politique de la République italienne.  Le 1er mai 1947, à l’occasion de la fête des travailleurs, 3 000 agriculteurs se réunissent au milieu des exploitations, dans cette petite station de montagne, pour réclamer aux côtés du parti communiste italien une plus juste répartition des terres à la bourgeoisie locale. Une bande criminelle, dirigée on l’apprendra plus tard par le chef mafieux Salvatore Giuliano, ouvre le feu sur la foule. Bilan : 11 morts et 27 blessés graves. Qui a commandité pareille tuerie ? Encore aujourd’hui, les ramifications liées à ce massacre restent sujet à controverses et classées parmi les secrets d’État italiens.

16h. Avant de quitter Trapani, nous ne pouvions pas ne pas nous arrêter devant la stèle érigée en mémoire de Barbara Rizzo et de ses deux enfants, Giuseppe et Salvatore Asta. Sur cette paisible route de bord de mer, trois innocents ont perdu la vie dans ce que la mémoire collective sicilienne a retenu comme “le massacre de Pizzolungo”. Le 2 avril 1985, un clan mafieux prépare une attaque à la voiture piégée pour assassiner Carlo Palermo, un magistrat qui enquêtait sur un réseau international de trafic de drogue et d’armes dans lequel des politiciens italiens pourraient être impliqués. La bombe a explosé alors que Palermo devait se rendre avec son escorte au tribunal de Trapani à bord de sa Fiat 132 blindée. La Wolswagen Scirocco de Barbara Rizzo, qui conduit ses deux jumeaux de six ans à l’école, est soufflée par l’explosion.  Le juge s’en sort mais deux de ses quatre gardes du corps sont sérieusement blessés par des éclats de métal. Aujourd’hui, la stèle en mémoire de Barbarra Rizzo et de ses deux enfants porte cette inscription : « Résignées à la mort, pas à l’injustice, les victimes du 2 avril 1985 attendent la rédemption des Siciliens de la servitude mafieuse ».

17h. Sur la route de Palerme, nous faisons une halte à Cinisi, la ville d’une autre figure tutélaire de l’anti mafia italienne, Peppino Impastato. Né dans une famille liée à la mafia, Impastato a décidé de rompre avec cette culture et de dénoncer publiquement les crimes et les abus de Cosa Nostra, en soulignant les liens avec la politique et les nouvelles spéculations sur le territoire. Journaliste et militant communiste engagé, il anime alors une émission de radio dans laquelle il moque ouvertement les criminels de sa ville. La mafia se venge de la plus cruelle des manières dans la nuit du 8 au 9 mai 1978 : Peppino Impastato est enlevé, roué de coups avant d’être attaché sur une voie ferrée avec une charge d’explosifs placée sous son corps. Ses tortionaires ont voulu le faire passer pour un terroriste, ils seront retrouvés et Tano Badalamenti, le chef de la mafia de Cinisi condamné à la prison à vie pour son meurtre. 

Aujourd’hui, dans la rue centrale de Cinisi, la maison de Peppino Impastato, située à une centaine de pas de la maison de Tano Badalamenti, a été transformée en un musée et lieu de mémoire par son frère Giovanni. Rebaptisé “Casa Memoria Peppino e Felicia Impastato”, l’endroit est devenu une étape du souvenir importante pour des milliers de militants antimafia italiens et accueille également un chemin mémoriel qui symbolise les cent marches séparant la maison d’Impastato de l’ancienne maison Badalamenti, elle transformée en une bibliothèque municipale.

Dimanche 22 mars. Nous sommes de retour en France, la tête encore pleine des images de solidarité vécues à Trapani, des rencontres faites et des promesses de retrouvailles. À Marseille, Layla a tenu parole et nous nous sommes revus chez elle autour d’un délicieux tajine, préparé avec Sabrina. L’occasion de récolter encore quelques mots sur ce qu’elles retiennent du séjour et sur la suite ici, avec l’attente interminable du procès pour juger l’assassin de Socayna et ses complices. “On a reçu tellement de gens, à devoir leur raconter encore et encore la même histoire… Mais la justice? Elle vient quand?”, me répète Layla. Comment rester insensible à cette mère qui tient bon pour sa fille malgré la douleur infinie qui l’habite ? Et Sabrina, impressionnante de maturité et de courage. Merci à elle encore pour ses éclats rires aux blagues de Jean-Toussaint, ils ont illuminé notre séjour.

Mais combien de promesses non tenues ont-elles déjà dû entendre ? Layla nous confie avoir demandé de l’aide pour que Sabrina puisse bénéficier d’un soutien scolaire, rencontré l’assistante sociale du lycée mais depuis, plus rien. Après la mort de Socayna, la famille a aussi dû batailler pour que le déménagement ne leur coûte rien, obtenant finalement l’accord de leur bailleur. Pourtant,  Layla continue de recevoir des courriers d’Unicil lui réclamant la différence de loyer. “Au téléphone, ils me disent que c’est une erreur, mais ces lettres arrivent toujours… On devrait être reconnaissants, mais j’aimerais aussi leur dire ce que je pense : que les élus ne font pas bien leur travail, que l’État ne met pas les moyens pour la justice…» Layla sait bien que ce sont ces personnes-là, et non les simples citoyens, qui détiennent en premier le pouvoir de changer les choses. Avec Crim’Halt en tout cas, nous continuerons à être à leurs côtés pour réclamer un accompagnement digne pour toutes les familles de victimes du crime organisé, pour les aider à sortir du silence et de la solitude. Les Italiens nous l’ont prouvé : “Ensemble, tout est possible”.

Jolan Zaparty 

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