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Dix ans après l’assassinat de son père, le témoignage d’Anaïs Leccia.
Le 23 mars 2014, Jean Leccia, alors directeur général des services (DGS) du conseil général de la Haute-Corse, était tué par balles au volant de sa voiture au sortir d’une soirée électorale dans son village de San Gavinu di Fiumorbu. Rebondissement plus de dix ans après les faits : alors que l’instruction de ce dossier touchait à sa fin sans que personne n’ait jusqu’ici été mis en examen, le mercredi 18 décembre 2024 la chambre de l’instruction de la cour d’appel d’Aix-en-Provence a annulé l’ordonnance de non-lieu rendue le 7 août 2024 dans l’affaire de cet assassinat. L’enquête va donc reprendre, renvoyée entre les mains d’un nouveau juge d’instruction. L’occasion de relire le témoignage livré en mars dernier par Anaïs Leccia, l’une des filles de l’ancien haut fonctionnaire qui n’a jamais cessé de se battre pour connaître la vérité sur la mort de son père.
Attablée à la terrasse d’un café parisien un soir de mars 2024, Anaïs Leccia nous racontait déjà comment elle avait appris par la presse, « en lisant un article du Monde » que l’enquête sur le meurtre de son père venait d’être clôturée. « Normalement, ce sont les avocats des parties civiles qui sont notifiés en premier. On doit même recevoir un courrier personnellement. (Ce qui a depuis été fait, Ndlr) En termes de ressenti c’est très violent, on se sent un peu plus laissés tombés, comme si la mort de mon père était noyée parmi tant d’autres victimes du crime organisé en corse ». Pour la fille du haut fonctionnaire, « il y a une erreur de procédure manifeste et au-delà un manque d’humanité absolu. Quand on est magistrat, il ne faut pas oublier qu’il y a des victimes qui sont encore en vie, y compris des victimes tierces ».
Anaïs nous raconte qui était son père « Résolument quelqu’un du peuple. Ses parents n’étaient pas haut placés. Il est entré au conseil général sur un emploi réservé, parce qu’il avait eu la tuberculose à l’armée ». Jean Leccia avait commencé à la caisse de la consigne du Conseil général. Avant de passer les concours pour devenir attaché de la fonction publique. « Il gravit les échelons tout seul petit à petit. Il aimait son métier même si à son niveau c’était devenu parfois un peu compliqué. Quand on a commencé d’en bas, on est beaucoup plus accessible. Dans le sens ou ce n’est pas quelqu’un qui prenait les gens de haut ».
Au quotidien, Anais Leccia décrit un homme sportif et bon vivant, un coureur habitué des trails. « En costume la semaine et le weekend en habit de chasse. Mais plutôt du genre à aimer faire la sieste en forêt que pour aller chasser le gibier. Le weekend il était au village, entre ses allers retours à Bastia pour le travail ». Comment Anaïs Leccia a-t-elle appris la mort de son père ? « C’était le soir des élections municipales, on avait passé la journée ensemble, moi j’étais sur la liste d’opposition du village, on avait perdu. Une fois le dépouillement terminé, il a pris la route pour Bastia parce qu’il devait retourner au conseil général pour faire le point sur les résultats des différentes communes. Ma sœur et ma mère l’ont suivi en voiture. Moi je suis retournée au village, auprès de ma grand-mère maternelle et de mes cousines. C’est ma mère qui a appelé à la maison, ma cousine a décroché et elle a dû lui dire : ‘ils ont tiré sur papa’. On a alors pris la voiture pour rejoindre le lieu de l’accident, à 30 minutes du village. On est arrivés juste avant la police scientifique. C’est ma mère qui lui a fermé les yeux ».
Une famille dévastée face à la Justice
Après un tel drame, comment la famille a-t-elle été accompagnée ? Anaïs Leccia raconte qu’i « Il n’y a pas eu d’accompagnement psy par la justice, rien du tout. Je pense que c’est quelque chose qui devrait être mis en place. Je suis allée voir un psy mais sur mes propres frais ». En revanche, elle sa sœur dit-elle « ont bénéficié d’une prise en charge des frais d’avocat. De notre côté, on s’est beaucoup investi, on a nous-même questionné des gens, compilé les articles de presse, on a suivi des dossiers de manière très intense, rédigé un gros mémoire transmis au juge d’instruction… »
Depuis l’assassinat de Jean Leccia, son dossier est passé dans les mains de trois juges d’instruction différents. Dont les échanges étaient plus ou moins simples avec la famille « En tant que proche de victime, on n’a pas accès à un numéro vert. Au début on a été en contact permanent avec les avocats et la police judiciaire, on a écrit au garde des Sceaux, au président de la République de l’époque François Hollande… » Les années passant sans que rien ne bouge, Anaïs et sa sœur s’en tenaient à des appels réguliers auprès de leur conseil.
Rappelons aussi qu’après sa mort, Jean Leccia a également été mis en cause dans le cadre de l’enquête sur les gîtes ruraux de Haute Corse (une affaire de subventions frauduleuses pour près d’un demi-million d’euros versés entre 2008 et 2011). Dans ce dossier, Anaïs affirme que « des gens se sont servis de lui pour se protéger. Certains ont rapporté qu’il avait détourné de l’argent ».
Dans cette affaire des gîtes ruraux, seul Paul Giacobbi, alors président du conseil départemental, avait été condamné. Durant le procès, la deuxième fille de Jean Leccia, Delphine, était venue témoigner à la barre pour défendre son père. Pour Anaïs, « tout le monde s’est protégé sauf certains comme Jacques Costa (dont certains membres de la famille sont en guerre depuis 20 ans avec le clan des Mattei). Nous l’avons remercié. Il a eu ce courage que n’ont pas eu les autres ». De cet épisode judiciaire, Anaïs Leccia retient aussi une formule employée à l’audience par le procureur de l’époque Nicolas Bessonne. « Pour parler de notre père, Il a eu cette phrase : c’est toujours plus facile d’accuser les morts ».
En mars dernier, Anaïs Leccia résumait son sentiment d’impuissance vis-à-vis de l’enquête sur l’assassinat de son père : « On attend des preuves matérielles, sauf que dans un cadre de crime organisé, on sait que la preuve matérielle est complexe à retrouver. Ce ne sont pas des personnes qui font confiance à la chance, ce sont des professionnels. C’est pour cette raison que beaucoup d’affaires, même si elles vont aux assises, se terminent souvent par un acquittement. Je me demande si ce n’est pas plus dur encore, si je ne préfère pas une absence de procès à un procès ou l’assassin de mon père sortirait libre et blanchi. Voire pire, un procès ou l’État pourrait même lui devoir de l’argent s’il a fait de la préventive».
Ce témoignage, Anaïs Leccia nous le livrait donc avant d’apprendre, en cette fin d’année 2024, que l’enquête sur l’assassinat de Jean Leccia allait être réouverte. Saisis par le parquet et par les parties civiles, les magistrats aixois ont retenu qu’« au regard de l’ensemble des éléments et des actes paraissant encore utiles à la manifestation de la vérité, il convient d’annuler l’ordonnance de non-lieu et d’inviter le juge d’instruction à poursuivre l’instruction. »
Une nouvelle piste étudiée
D’après le quotidien Corse Matin, la cour d’instruction ciblerait une série d’actes d’investigation qui pourraient être réalisés au cours de cette nouvelle phase d’instruction. Parmi eux : des analyses papillaires et génétiques sur certains étuis de munitions ramassés sur la scène de crime, des investigations relatives à la téléphonie et la convocation de plusieurs personnes dont un élu et trois membres d’une même famille déjà placés en garde à vue au cours de l’enquête. Surtout, les juges estiment opportun que soit réalisée l’audition du capitaine de gendarmerie qui dirigeait l’enquête et qui, selon le conseil des parties civiles, « a volontairement orienté les investigations vers la piste des marchés publics alors qu’il était en contact avec certains des suspects de la piste dite »de la plaine orientale ».
Sur ce point, Anaïs Leccia en était déjà persuadée lors de notre rencontre : « comme dans d’autres affaires sur l’île, la manifestation de la vérité a fait les frais d’une guerre entre plusieurs services d’enquête. » En mars dernier, Anais Leccia affirmait ainsi que sa famille avait été victime de « poussettes : des représentants de l’État ont voulu nous faire changer de piste, en l’occurrence la gendarmerie. » Elle penchait alors toujours pour la piste électorale.
Connaîtra-t-on bientôt le fin mot de l’histoire ? Rappelons qu’en 2014, le décès de Jean Leccia avait suscité un fort émoi en Corse. Deux jours après les faits, plus de 2 000 personnes avaient défilé en son hommage dans les rues de Bastia. A l’époque, Anaïs Leccia a-t-elle entendu des accusations portées contre son père, des gens insinuer que s’il était mort, c’est qu’il devait bien être impliqué dans de sombres affaires ? « Je pense que ça a été dit mais ce n’est jamais remonté jusqu’à moi. Ce qui s’est dit le plus c’est que c’était un innocent. On le plaignait en disant pauvre Jean… ». La famille a-t-elle été aidée par des élus locaux ? « Non les politiques sont venus nous dire que c’était un ami, mais après en termes de soutien, non aucun. En revanche, sur la photo à l’enterrement, là il y avait du monde. Certains étaient les mêmes qui l’ont incriminé dans le procès des gîtes ruraux. ». Plus largement après sa mort, « ce qui a pu ressortir, c’était éventuellement qu’il avait dû faire ce qu’on lui avait demandé de faire, qu’a son degré de responsabilité il avait dû subir des pressions des élus » relate Anaïs. « Si ça me fait mal ? Ces rumeurs je les prends d’où elles viennent. Ce qui est sûr, c’est que ma sœur et moi serons toujours là pour défendre son honneur. Et je préfèrerais savoir ce qui s’est passé pour pouvoir le défendre ».
Sur le projet porté par Crim’HALT de créer en France un statut de victime innocente ?
« Pour notre cas personnel, c’est assez évident que notre père est une victime innocente. Il a été déclaré mort pour service rendu à la nation, un ministre s’est rendu à l’enterrement… Son nom figure aujourd’hui sur un monument aux morts. Mais ce statut pourrait peut-être aider à débloquer certaines choses, par exemple en termes d’indemnisation des victimes. » A la CIVI (Commission d’indemnisation des victimes), s’il y a un doute, les victimes ne sont pas indemnisées. « Nous on a obtenu quelque chose. Mais comme il avait été mis en cause dans l’enquête sur les gîtes ruraux, que des témoignages allaient contre lui, ils ont tenu compte du fait que l’enquête n’était pas terminée. Toujours pour les familles, j’ai aussi appris avec horreur que quand une personne se faisait tuer chez elle par une balle perdue, la police scientifique ne nettoyait pas le sang, que c’était aux proches de le faire. Cela se voit aussi dans les féminicides : quand la maison d’une victime a été mise sous scellé, c’est aux proches qu’on demande ensuite de revenir sur les lieux du drame…C’est une deuxième violence qui me paraît inacceptable.
