Fabrice Rizzoli, président de Crim’HALT et docteur en sciences politiques, est l’invité de Flavie Flament dans l’émission « Jour J », consacrée aux jeunes tueurs à gages recrutés par le narcotrafic.
Il est accompagné par Violette Lazard, journaliste à L’Obs au service d’enquête et co-auteure de Vendetta, les héritiers de la Brise de Mer (Plon).
Le 26 novembre dernier, Dijon a été le théâtre d’un drame qui a coûté la vie à un homme de 55 ans. Une tragédie survenue à la suite de tirs visant son immeuble en pleine nuit. Ce triste événement rappelle cruellement le sort subi par de nombreuses autres victimes innocentes avant lui. Rappelons-nous de cas tragiques tels que celui de Socayna, âgée de 24 ans, retrouvée sans vie dans sa chambre un 11 septembre ; d’une mère de famille de 43 ans, tristement abattue dans sa voiture un 10 mai ; ainsi que celui d’un homme de 63 ans qui a perdu la vie pendant une partie de cartes un 24 avril. De plus, les jeunes Rayanne (14 ans), Kawtar (11 ans), Sarah (19 ans) et Fayed (10 ans) ont également été cruellement arrachés à la vie.
Le bilan lugubre des fusillades liées au trafic de drogue à Marseille continue de s’alourdir, atteignant désormais un chiffre sinistre de 49 morts, sans oublier les nombreux blessés qui dépassent la centaine. Cette escalade inquiétante des chiffres est indéniable. Rien qu’en 2022, on avait déjà enregistré 31 décès pour l’ensemble de l’année.

Violette Lazard travaille depuis 15 ans sur les auteurs des réseaux de trafic de drogue. Il y a quelques mois, ses sources policières et judiciaires l’informent d’un nouveau phénomène inquiétant de mineurs tueurs à gage interpelés.
Fabrice Rizzoli rappelle les deux définitions distinctes du terme « mafia ». Tout d’abord, si l’on considère la mafia comme étant liée au délit d’association mafieuse, alors il serait juste de considérer le crime organisé marseillais ou corse comme une forme de mafia. Cependant, lorsque l’on adopte une définition plus exigeante du point de vue sociologique et géopolitique, qui implique une connexion entre le crime organisé et le monde politique, on se retrouve face à un manque de sources et de preuves pour confirmer ce lien. C’est pourquoi il est essentiel de faire preuve de prudence lorsqu’on évoque le terme « mafia ».
L’émergence inquiétante de jeunes tueurs recrutés via les réseaux sociaux met les autorités en alerte
Si l’on observe une multiplication des tueurs à gages dans des grandes villes telles que Bordeaux ou Marseille, il convient de prendre conscience que les villes moyennes ne sont pas épargnées. À titre d’exemple, à Besançon, des règlements de comptes d’une extrême violence se déroulent dans des quartiers résidentiels, proches du centre ville.
Si la violence dans le crime organisé n’est pas nouvelle, elle prend une nouvelle forme avec l’émergence d’une génération de tueurs de plus en plus jeunes, âgés de 15 à 16 ans. Les enquêteurs constatent également un nihilisme absolu et un profond manque d’empathie chez ces jeunes lors des interrogatoires. Une autre particularité de ces nouveaux tueurs est qu’ils sont recrutés via des plateformes de réseaux sociaux tels que télégramme, ce qui rend leur traçabilité plus difficile. Ces jeunes agissent indépendamment d’une hiérarchie organisée, compliquant ainsi la tâche des enquêteurs pour remonter jusqu’au commanditaire. La situation pose donc un défi croissant pour les autorités.
L’évolution alarmante du profil des victimes : jeunes, femmes, et innocents pris pour cibles par une nouvelle génération de tueurs sans antécédents
Les caractéristiques des victimes innocentes connaissent également une évolution. En effet, il est observé que les victimes deviennent de plus en plus jeunes, tandis que le nombre de femmes touchées ne cesse d’augmenter. Selon les propos de Fabrice Rizzoli, cette tendance est qualifiée de véritable « hécatombe ces dernières années ». Plutôt que de se focaliser sur les coupables, il met en évidence l’importance de porter notre attention sur les victimes, afin de mieux comprendre la situation. Dans son analyse, Fabrice Rizzoli nous invite à remettre en question l’idée selon laquelle les victimes innocentes se trouvent simplement au « mauvais endroit au mauvais moment ». Selon lui, il est nécessaire de renverser ce paradigme : « Non elles ne sont pas au mauvaise endroit au mauvais moment. C’est le tueur qui était au mauvais endroit au mauvais moment. »
Dans son enquête, Violette Lazard met en avant un aspect saisissant concernant les jeunes tueurs. En effet, ces individus sont souvent inconnus des services de police et ne suivent pas les voies habituelles de la délinquance. Ils ne passent pas par les étapes classiques de la délinquance pour atteindre le sommet, mais sont recrutés sur les réseaux sociaux et se lancent directement dans des actes de grande délinquance. Violette Lazard résume la particularité de leur parcours : « ils sont tombés dans la délinquance avec une kalash pour tuer quelqu’un ».
Recrutement de jeunes tueurs via les réseaux sociaux, entre dissipation des frontières et banalisation de la violence
Pour illustrer ses nouvelles trajectoires, la journaliste parle de « trajectoire d’étoiles filantes » : « au mois de juin il loupe le bac et il a besoin d’argent et il trouve sur les réseaux sociaux ». En effet, lors de l’analyse de différents médias comme Télégramme, la journaliste a pu constater l’existence de véritables appels à candidatures visant à recruter de jeunes individus disposés à commettre des actes violents. Cette observation souligne la dissipation progressive de la frontière entre le monde réel et le monde virtuel, notamment à cause de l’exposition des jeunes à des contenus violents issus de séries, de jeux vidéo et de la banalisation de la violence sur les réseaux sociaux comme Snapchat.
Les récents évènements mettent en lumière une réalité troublante : ces jeunes meurtriers, désarmés par leur manque de préparation, laissent place à l’amateurisme qui se traduit par une multitude de victimes innocentes. Selon Violette Lazard, les commanditaires perçoivent ces jeunes comme de vulgaires pions prêts à être sacrifiés.
Mais l’argent n’est souvent pas suffisant comme seule motivation. En effet, certains garçons sont attirés par l’appartenance à un groupe et éprouvent un fort sens de loyauté. Parfois, certains individus sont fascinés par la mort et la violence, et présentent des caractéristiques comparables à celles des profils radicalisés, car ils se mettent en scène dans des actes de violence. Un exemple récent remonte au mois d’avril dernier, lorsque le jeune Matteo s’est filmé lors d’un règlement de compte. Dans des déclarations troublantes, ces individus affirment ne pas ressentir de regrets quant à leurs actes meurtriers, mais uniquement d’avoir été interpelé. Pour eux, la vie humaine ne représente plus une valeur absolue.
Fabrice Rizzoli alerte : La jeunesse délinquante, un symptôme de défaillances sociales – Plaidoyer pour un investissement durable de l’État
Enfin, Fabrice Rizzoli revient sur les causes de l’apparition de cette jeune délinquance : « C’est la société qui produit et qui stimule ce type de profils ». En effet, il soutient l’importance de réinvestir dans des domaines clés tels que la réintégration des détenus, les professionnels de l’éducation spécialisée, les établissements scolaires, les universités publiques et le soutien aux mères célibataires. Enfin, il soutient que l’accompagnement dans la détresse sociale a disparu. Il est donc nécessaire que l’État investisse de manière durable dans ces domaines afin de freiner la montée de ces phénomènes de violence qui touchent de plus en plus de jeunes.
Retrouvez l’article de Violette Lazard dans L’Obs :
Mineurs et tueurs à gages : enquête sur les nouvelles recrues du trafic de drogue
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