Le 7 décembre dernier, Crim’HALT a orchestré une conférence dédiée aux criminalités transnationales, réunissant quatre éminents experts en la matière. Parmi les invités, figuraient Antoine Albertini, journaliste corse du quotidien Le Monde, spécialisé dans les questions de sécurité intérieure, Michele Mosca, professeur d’économie politique à l’Université de Naples Federico II, traduit par François Fameli, vice-président de l’association Crim’HALT et un représentant d’un service de sécurité spécialisé dans la lutte contre le crime organisé. Le débat a été modéré par Fabrice Rizzoli, président de l’association Crim’HALT.
La conférence a été organisé par l’association APH (Affaires Publiques HEIP) sous la responsabilité d’Élisa Chemin en partenariat avec l’association Crim’HALT.
Une analyse approfondie des criminalités transnationales par Antoine Albertini
Dans un premier temps, Antoine Albertini a mis en exergue l’importance cruciale des sources fiables dans l’analyse de la criminalité organisée, un domaine fréquemment marqué par la rareté des données disponibles. Il s’est attardé sur les informations fournies par le rapport du SIRASCO de 2021. Le Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée (SIRASCO) est un service de la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ). Ils collectent auprès des administrations françaises et étrangères les données nécessaires à l’analyse des activités des groupes criminels organisés.
De surcroît, lorsque les forces de police ont réussi à compromettre le service de messagerie cryptée « EncroChat », elles ont pris conscience que la puissance des groupes criminels avait été largement sous-estimée.
Antoine Albertini a également examiné les traits distinctifs du crime organisé, mettant en lumière sa propension à recourir à une violence extrême, accompagnée d’une mise en œuvre effective de la terreur et d’un niveau de corruption sans précédent.
Le journaliste a ensuite dressé un panorama des principales menaces que représente le crime organisé en Europe. Trois entités se trouvent au cœur des préoccupations en matière de criminalité organisée. En premier lieu, les mafias italiennes, qui bénéficient également du soutien de l’immigration, notamment aux États-Unis avec la mafia italo-américaine. Ensuite, les cartels des Balkans, présents au Monténégro, en Albanie et en Serbie, se spécialisent dans une corruption qui touche les plus hautes sphères de l’État, ainsi que dans le trafic de stupéfiants, la traite des êtres humains et le trafic d’armes. Enfin, la Mocro Maffia occupe une place prépondérante dans le paysage géopolitique européen. Ce groupe, axé sur le trafic de stupéfiants, se distingue par l’absence d’une structure pyramidale traditionnelle, adoptant une organisation fluide qui se réajuste au gré des alliances.
L’émergence de nouvelles menaces et techniques innovantes chez les groupes criminels
Alors que ces groupes ont une présence de longue date dans le paysage de la criminalité organisée européenne, de nouvelles menaces émergent. En effet, les Albanais, les Tchétchènes et les Nigérians s’implantent progressivement. On observe également l’émergence de gangs martiniquais et guadeloupéens, spécialisés dans une violence extrême et associés à l’usage d’armes à feu en raison de leur proximité avec les États-Unis. Enfin, les factionnés en Guyane, affiliés aux organisations criminelles brésiliennes, représentent également une menace émergente.
Les nouvelles menaces sont également liées à l’émergence de nouvelles pratiques liées au numérique. La cybercriminalité, avec des logiciels tels que les rançongiciels, offre une véritable innovation difficile à maîtriser pour les autorités. Parallèlement, la prolifération du deepfake sur les réseaux sociaux constitue une préoccupation croissante. L’utilisation de l’intelligence artificielle permet aux organisations criminelles de diffuser de fausses publicités sur les profils de célébrités, créant ainsi de véritables arnaques (comme celles visant Mr Beast et Tom Hanks). Ainsi, l’inventivité croissante et la puissance technologique accrue des groupes criminels renforcent leur influence.

Entreprises criminelles : Quand la criminalité prend les traits d’une structure entrepreneuriale légale
Suite à une analyse journalistique préalable, le représentant d’un service de sécurité a apporté une dimension opérationnelle à la conférence, offrant une perspective concrète et proche du terrain pour une approche véritablement transversale. Tout d’abord, il s’est penché sur la structure des groupes criminels. Contrairement à une époque où chaque groupe avait sa spécialité, aujourd’hui, la petite, la moyenne et la grande délinquance convergent dans une structure pyramidale interdépendante où chacun peut gravir ou descendre les échelons. Cette organisation rappelle étrangement une structure d’entreprise presque traditionnelle.
Au sein de cette pyramide, cinq catégories distinctes se dessinent : « les banquiers », composés de blanchisseurs et d’escrocs ; « les commerçants », formés par des trafiquants ; « les informants », regroupant des spécialistes du dark web, des messageries cryptées et de la crypto-monnaie ; « les transporteurs », représentés par des sociétés de fret ; et enfin, « ceux qui maîtrisent l’usage de la force », constitués de voleurs et de tueurs. Chaque niveau de la pyramide alimente les autres, où la petite délinquance, par exemple, contribue avec sa connaissance des quartiers et des astuces.


Certains procédés empruntent des techniques similaires à celles du secteur légal. Les criminels étudient la faisabilité de leurs projets, formant des équipes travaillant en amont sur la réalisation de leurs plans. L’intervenant souligne également que la structure des groupes de criminalité organisée en France diffère de celle en Italie. C’est pourquoi on emploi le terme juridique « association de malfaiteurs ». En effet, les équipes de malfaiteurs sont souvent temporaires, se dissolvant une fois le projet achevé, compliquant ainsi les enquêtes qui sont souvent menées au titre d’associations de malfaiteurs.
Enfin, il souligne l’importance cruciale de la confiscation en tant que sanction pour les groupes criminels. Il insiste sur la nécessité d’identifier les avoirs criminels dès le début de l’enquête afin de pouvoir geler ces avoirs dès l’interpellation et ainsi confisquer rapidement les biens illégalement acquis.
Briser les chaines du crime organisé : Michele Mosca souligne le rôle central de la société civile
Michele Mosca met en évidence le rôle crucial de la société civile dans la lutte contre le crime organisé. « Au-delà des mesures prises par les autorités policières et judiciaires, il devient primordial de s’opposer à l’emprise qu’exercent les organisations criminelles sur le tissu social ».
L’année 1994 a été marquée par l’assassinat tragique du prêtre Don Peppe Diana, un évènement qui a profondément ébranlé la société civile napolitaine et a été un catalyseur de la lutte contre la mafia.
Dans un tournant historique en 1996, l’Italie a introduit une loi novatrice qui a ouvert la voie à l‘utilisation des biens confisqués de la mafia à des fins sociales. Cette outil législatif a permis une nouvelle opportunité de récupération des terres autrefois aux mains de la mafia, permettant ainsi une réappropriation collective et une réutilisation bénéfique pour la société.
Ces mesures ont marqué une victoire significative dans la lutte contre la mafia, donnant aux citoyens la possibilité de reconstruire leurs communautés et de restaurer un sentiment de sécurité. Cette période marquante a ouvert la voie à de nouvelles perspectives de justice et de reconstruction pour les zones touchées par la présence de la mafia.
Un exemple concret de mise en œuvre de cette mesure législative est la coopérative agricole « Les terres de Don Peppe Diana », située au nord de Naples. Il s’agit d’un projet social qui a vu le jour à la suite de la confiscation des terres appartenant à un ancien chef de la Camorra. Pour ces criminels, la présence d’autres personnes sur « leurs » terres constitue une remise en question de leur emprise sur le territoire.
La coopérative se consacre à la culture et à la transformation des produits de la terre, offrant ainsi une opportunité d’insertion professionnelle à des opérateurs et à des membres de groupes socialement défavorisés. Grâce à cette initiative, ils peuvent envisager de nouvelles perspectives d’avenir.
La coopérative agricole « Les terres de Don Peppe Diana » témoigne ainsi de l’impact positif de cette législation sur la réintégration sociale et professionnelle, tout en permettant de valoriser les ressources naturelles de la région.
Ces coopératives offrent de nouvelles perspectives d’avenir aux victimes de la mafia et même pour certains anciens soldats de la mafia. Elles permettent d’offrir aux individus une occasion unique de repartir à zéro. En leur offrant un environnement de travail sûr et en les protégeant grâce à un socle de protection sociale solide. « Ces coopératives offrent de nouvelles perspectives d’avenir aux victimes de la mafia et même pour certains repentis ». Elles permettent d’offrir aux individus une occasion unique de repartir à zéro. En leur offrant un environnement de travail sûr et en les protégeant grâce à un socle de protection sociale solide.
Ces initiatives audacieuses visent à proposer un modèle de développement local novateur, axé sur l’inclusion sociale, en utilisant les biens confisqués de la mafia comme symbole de la renaissance des communautés libérées de l’emprise du crime organisé.
Dans le contexte d’un projet européen, Erasmus+, Crim’HALT a effectué s’est rendu dans la région de Naples en avril 2019. Accueilli par le Comitato Don Peppe Diana afin de s’initier aux bonnes pratiques de l’Antimafia sociale, le groupe a été formé aux techniques de plaidoyer et à la mise en œuvre de l’utilisation sociale des biens confisqués.
Pour en savoir plus sur l’usage social des biens confisqués et la cybercriminalité :
CRIM’ SOUS CRIC. Emission 6 : « Retour aux sources – Le crime organisé… kezako ?! »
CRIM’ SOUS CRIC. Emission 4 : « Le crime organisé 3.0. Ou le bel avenir du cybercrime »
CRIM’ SOUS CRIC. Emission 8 : « Pourquoi faut-il un délit d’association mafieuse en France ? »
Bilan de la loi italienne permettant l’usage social des biens confisqués aux mafieux
Hommage à Valerio Taglione : l’engagement civique, le cœur pulsant d’une terre
Changement de propriétaire : quand la société civile italienne s’installe chez les mafieux
3 articles par Mathilde Dorcardie – Réinvestir dans le bien commun : Initiatives citoyennes dans d’anciens repaires mafieux
« Réutiliser les biens, ce n’est pas important, c’est fondamental ! » (1/3) IT – EN
« Ceci n’est pas une devanture, c’est un bien confisqué, une ressource de la communauté » (2/3) IT – EN
« Quand on gère un bien confisqué, il faut faire ses preuves. C’est une question de crédibilité face à ce qu’on combat » (3/3) IT – EN
Les livres d’Antoine Albertini :









