En souvenir de Sarah, 19 ans, victime innocente des trafiquants

Le 11 octobre 2020, Sarah, était la victime collatérale d’une fusillade entre trafiquants dans le quartier de la Belle de Mai. Trois ans après sa mort, sa mère Leïla a accepté de raconter qui était cette jeune femme de 19 ans et ce par quoi ont dû passer ses proches.

Une jeune fille « toujours souriante« , « gourmande« , « très famille et toujours prête à aider« , « sa petite sœur, Maïssa, était toujours collée à elle… » Voilà comment Leïla et Atika, la mère et la tante de Sarah, racontent l’adolescente de 19 ans qu’on leur a enlevée il y a déjà trois ans.

Attablée à la terrasse d’un café, les poings serrés au-dessus du téléphone, Leila s’est fait violence pour venir parler à un journaliste. C’est la première fois depuis la mort de Sarah. « Je suis venue parce que vous vous êtes déplacés juste à côté de chez moi. Je ne sors quasiment plus. En centre-ville je n’y vais plus non plus, la famille me le reproche mais c’est trop dur, j’y ai trop de souvenirs…« 

La vie de Leïla a basculé le 11 octobre 2020. C’était un dimanche soir, Sarah était alors sortie avec une copine, Ambre, 17 ans, retrouver deux amis dont Kamel, 21 ans, son petit copain « depuis peu, un mois peut-être mais elle avait l’air heureuse ». Alors que Leïla avait encore échangé par SMS avec Sarah dans la soirée, vers 22h30 elle recevait un coup de téléphone des urgences. Une demi-heure plus tôt, une fusillade avait éclaté à l’entrée d’un point de deal dans le quartier de la Belle de Mai.  La voiture où se trouvaient les deux adolescentes avait été prise pour cible par les occupants d’un second véhicule. Assises à l’arrière, Ambre et Sarah avaient reçu plusieurs balles avant d’être emmenées aux urgences de l’hôpital européen. Sarah ne s’en sortira pas.  Déclarée en état de mort cérébrale dans la nuit, ses proches resteront deux jours durant à son chevet, avant de la laisser partir le 13 octobre 2020.

« Elle voulait travailler avec les enfants ».

Sarah est née le 20 juin 2001,  « la veille de la fête de la musique » précise Leïla dans un sourire. Après une enfance et une adolescence heureuse malgré le divorce de ses parents, à 18 ans passés, la jeune fille partageait son temps libre entre le domicile maternel, rue Saint-Pierre, où elle vivait avec ses sœurs Jade et Maïssa, alors âgées de 16 et 11 ans, et l’appartement de son père à Noailles, ou habitait aussi sa grand-mère. La mère de Leila, qui vit elle aux Catalans,  pouvait aussi compter sur sa petite-fille pour lui faire régulièrement les courses. Pour ses deux soeurs et ses deux frères côté paternel, Yannis et Ylian, mais aussi ses cousins  cousines, Sarah c’était le pilier de la fratrie.

Côté scolarité, l’adolescente venait de terminer son lycée à Colbert, dans le 7ème, en section comptabilité. « Mais sa vraie vocation, c’était les enfants. Elle venait de s’inscrire à la mission locale pour faire des stages en puériculture. C’était vraiment ça son truc« . Que la jeune fille ait pu ou non croiser la route d’autres jeunes mêlés aux trafics ne doit pas faire oublier l’essentiel : Sarah, elle, était bel et bien étrangère au réseau, « elle n’avait jamais eu aucun souci avec personne, même pas une amende de bus » affirme Leïla.

Pourtant, dès le lendemain du drame et alors même que la jeune fille était encore à l’hôpital entre la vie et la mort, cela n’aura pas empêché un porte-parole du syndicat de Police Alliance de se laisser aller à toutes les libertés sur plusieurs plateaux télé. «  il sous-entendait que pour avoir reçu autant de balles, Sarah devait bien être mêlée à des affaires…Sans même attendre la parole des enquêteurs qui ont immédiatement dit qu’elle était une victime collatérale, sans casier ni lien aucun avec les trafics. De là, vous n’imaginez pas la violence des gens sur les réseaux » se souvient Leïla, la colère encore vive malgré les excuses adressées plus tard, en message privé, par le policier.

Membre actif du collectif des familles de victimes, Atika connaît bien ces accusations sourdes qui reviennent souvent en premier aux oreilles des parents endeuillés, avant même le moindre message de compassion. « Toutes les familles du collectif ont la même problématique : on n’est pas considérées comme des victimes. Dans notre malheur, on a eu la chance que Sarah ne soit pas dans les réseaux mais les enfants qui étaient dans les trafics… Pour leurs familles c’est encore pire. »
Leïla est plus cash : « je ne sais pas si c’est dû au racisme, parce que quand c’est une petite Emilie ou Lola qui est tuée, je ne vois pas les mêmes commentaires ou la suspicion des parents. On ne voit que des messages pour dire ‘pauvre petit ange’… S’ils insultaient les assassins encore je pourrais comprendre mais pourquoi nous ?« 

« Pas un élu n’a eu le bon sens de nous adresser un mot de condoléances »

Posant la main sur celle de sa belle-sœur, la tante de Sarah rappelle que son collectif se bat aussi pour aider les parents endeuillés à trouver des solutions de relogement. Ne serait-ce que pour fuir les menaces des trafiquants qui elles continuent, peu importe le traumatisme des familles.  Huit mois après le meurtre de sa fille, Leila a pu déménager dans un petit appartement du 5e. Mais sans l’aide des autorités, jure-t-elle. « J’ai dû m’acharner, tous les jours je me rendais à la mairie de quartier. Une amie m’a beaucoup aidée aussi, alors que mon ancien appartement était insalubre« .

De la période de gouffre qui s’est ouverte après la mort de sa fille, Leïla se rappelle encore amèrement que « pas un élu n’a eu le bon sens de nous adresser un courrier de condoléances. Ni le maire de secteur, ni le maire du 3e où s’est produit la fusillade, personne, pas même un petit mot de soutien. Je me suis retrouvée seule dans ma détresse« . Et Atika d’ajouter :  « heureusement que nous, la famille, étions là pour l’épauler.« 

Régulièrement dans la conversation, Leïla vérifie son téléphone pour s’assurer que sa plus jeune fille a bien répondu à son dernier texto lui confirmant qu’elle est rentrée à la maison. « J’ai toujours peur qu’un nouveau drame arrive. J’ai peur pour tout. C’est ce que je fais subir à mes filles, je le sais. Aujourd’hui mes enfants je les étouffe.« 

Dans la famille, tout le monde n’a pas réagi de la même manière après le drame. La sœur cadette, Jade, a très vite essayé de fuir Marseille. « Avec le service civique elle a fait plusieurs voyages humanitaires en Asie. Mais depuis qu’elle est rentrée, elle s’est renfermée, pour l’instant elle ne fait plus rien. Alors qu’elle travaillait bien, ramenait de bonnes notes..  La petite elle n’a pas trop extériorisé au début mais des derniers jours l’équipe pédagogique du collège m’a appelé pour me dire qu’elle pleurait très souvent en cours » se désole Leila « Ils ont tué ma vie, ils ont tué la scolarité de mes enfants« .

« Entre proches de victimes, on est nos propres psys »

Concernant l’enquête sur la fusillade qui a coûté la vie à Sarah, quatre suspects, âgés de 20 à 24 ans, étaient arrêtés fin septembre 2022, présentés à un juge d’instruction en vue de leur mise en examen, notamment pour meurtre et association de malfaiteurs. Contrairement à d’autres familles endeuillées qui dénoncent régulièrement la lenteur des enquêtes ou leur classement sans suite, Leila estime n’avoir « rien à redire » du travail de la police, elle salut au contraire l’implication sans faille d’une enquêtrice « qui s’est donné à fond, à pris notre dossier à cœur, y compris en dehors de ses heures de travail. »

Un épisode récent a pourtant chamboulé une nouvelle fois la maman : il y a un mois, elle recevait chez elle une enquêtrice de « personnalité de vie » désignée par la juge pour connaitre l’environnement dans lequel Sarah évoluait. « Je voulais parler de ma fille et elle me parlait de moi.   J’ai voulu lui montrer l’album photo où on la voit avec ses sœurs, sa famille… Elle voulait juste savoir pourquoi je n’avais pas travaillé à telle ou telle période de ma vie. Avais-je été une mauvaise mère? J’ai le sentiment que c’est ce qu’elle essayait de me faire admettre. J’en ai fait une crise d’angoisse et j’ai fini par lui demander de sortir de chez moi, c’était trop« .

Comme le dit l’avocate du collectif Karima Meziene, « entre proches de victimes, on est un peu nos propres psys« . Pour preuve, Leila se rendait le mois dernier au chevet de la maman de Socayna, la jeune femme de 24 ans, victime d’une rafale de kalachnikov le 10 septembre dernier à la cité Saint-Thys (10e), alors qu’elle était même qu’elle était chez elle, en train de réviser dans sa chambre.

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 Samedi prochain, le 21 octobre, la maman de Sarah et le collectif participeront d’ailleurs à une marche blanche pour Socayna. Un rassemblement est prévu à 14h place Jules Guesde à Marseille. D’ici là, Leïla et sa famille comptent organiser une fête de quartier pour Sarah la semaine prochaine, « avec un goûter et des jeux pour les enfants qu’elle aimait tant« . La famille attend encore l’autorisation de la mairie pour se réunir au stade Giovanni.

Jolan Zaparty pour Crim’HALT

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