Entretien avec Crim’HALT dans Marianne

Fabrice Rizzoli, président de Crim’HALT, dans un entretien pour le journal Marianne, aborde la question de la présence d’une « mafia » en France et les carences de moyens de la justice pour lutter contre ce phénomène. Retour également sur la volonté d’obtention de capital social par les trafiquants, telle qu’en témoigne la situation dans la cité de Cavaillon en juillet dernier.   

Découvrez la retranscription de l’entretien pour l’hebdomadaire :

Marianne : Le 14 juillet, des dealeurs d’une cité de Nice auraient financé la fête de l’Aïd, offrant aux habitants du quartier des buffets et grillades gratuitement. Ils auraient aussi installé des structures gonflables pour les enfants. Même chose à Cavaillon dans le département du Vaucluse. Faut-il voir dans ces deux affaires une mutation en cours des narcotrafiquants des cités avec une volonté de devenir des acteurs sociaux en redistribuant une partie de l’argent amassé par le trafic de drogue ? Et quel serait l’objectif de ce genre d’action ?

Fabrice Rizzoli : D’abord, ces trafiquants ne sont pas en dehors de la société. Ils sont dans les quartiers et redistribuent déjà une partie de ce qu’ils gagnent illégalement. C’est par exemple le cas avec le phénomène des « nourrices », ces personnes qui sont payées pour cacher la drogue. De nombreuses affaires ont mis en évidence le cas de femmes célibataires qui arrivent à payer les études de leur enfant ou les sacs de course en jouant la nourrice pour le trafiquant du coin. Donc, il y a déjà une forme de redistribution mais par le trafic de drogue.

La question est : font-ils une redistribution en dehors du trafic qui se rapprocherait d’un phénomène de « consensus social », comme le font les mafias italiennes. Par exemple, en Italie, on a pu voir des mafieux faire des courses pendant le Covid et les amener chez des personnes isolées. Le but n’est pas tant de faire du social que de rentrer chez les gens. Plus besoin de taper à la porte du café pour avoir un avantage d’un mafieux, c’est lui qui vient directement à vous.

Il ne régit plus seulement son territoire par la violence ou par sa réputation. L’objectif est d’acquérir une forme de capital social par le biais de ces formes de redistribution. Est-ce qu’en France, les narcotrafiquants font ça ? Je me suis rapproché récemment d’associations de victimes dans les quartiers Nord de Marseille. J’ai ainsi rencontré Amine Kessaci, à la tête d’une association qui s’appelle Conscience. Son frère a été assassiné par des trafiquants. À l’entrée du local de son association, il y avait une piscine comme sur les vidéos de Cavaillon. Je lui ai demandé pourquoi il l’avait installée. Il m’a répondu : « C’est parce que les trafiquants mettent des piscines dans nos quartiers depuis des années »…

Photo : les dealers de la cité de Cavaillon installent des structures gonflables (source : Dauphiné Libéré).

Cette volonté d’être reconnu comme « un acteur social » pourrait-elle correspondre à une dérive mafieuse de ces narcotrafiquants des cités ?

Il n’y a pas de réponse simple sur cette question des dérives mafieuses. Il faut se poser un certain nombre de questions. Est-ce qu’ils exercent de la violence ? Oui, ils l’utilisent de manière systémique. Par exemple, ils torturent, ils « jambisent », c’est-à-dire qu’ils tirent dans les jambes non pas pour tuer mais pour envoyer un message à la population ou à leurs concurrents. C’est une sorte de pédagogie de la cruauté. La violence est une ressource, c’est un langage pour parler au plus grand nombre. CRIM’ SOUS CRIC. Emission 7 : « Fusillades : une France kalash mécanique ? Enquête sur l’évolution d’un phénomène sans sources… »

Ce vocabulaire, la mafia l’emploie aussi. Font-ils du consensus social ? Oui pour certains. Font-ils de l’accumulation de capital légal ? Oui, au travers du blanchiment. Ont-ils enfin des liens avec le monde politico-administratif ? Oui. On ne compte plus les affaires de corruption de douaniers pour faire passer de la drogue, de policiers pour obtenir des informations sur des concurrents, etc… Si on réalise une revue de presse sur les dix dernières années, on ne peut que constater que les trafiquants des cités ont réussi à s’infiltrer dans les sphères policières. Reste la question des liens avec le monde politique en soi…

Une affaire récente retient l’attention, celle de la mise en examen en avril 2022 de la maire de Canteleu (Seine-Maritime) et son adjoint pour complicité de trafic de drogue avec une famille puissante de leur ville…

C’est une affaire qui effectivement donne à penser que nous sommes face à une dérive mafieuse. Et ce n’est pas une première en France. Il y a déjà eu des précédents comme à la Courneuve où de la drogue a été retrouvée dans des locaux municipaux ou encore à Bobigny…

La question de la présence de phénomènes mafieux en France est assez récente et suscite encore de nombreux débats dans le monde judiciaire ou politique. Pourquoi n’arrive-t-on pas à trouver de consensus sur la question ?

Si, aujourd’hui, en France, nous n’arrivons pas à dire « il y a une mafia », c’est soit parce qu’il n’y en pas, soit parce que nous ne la voyons pas faute d’outil à disposition. Si nous prenons l’exemple de la criminalité corso marseillaise, la justice, faute d’existence du délit d’association mafieuse, juge d’un côté les voyous et de l’autre les politiciens, alors même qu’il existe des liens entre eux. Résultat, les voyous sont condamnés d’un côté pour braquage, trafique de drogue, assassinat ou association de malfaiteurs en vue de commettre un assassinat. De l’autre, les politiciens et entrepreneurs vont être jugés à part pour des délits d’atteinte à la probité, d’évasion fiscale, de prise illégale d’intérêt etc… Et pourtant, ces affaires peuvent être liées. Ces personnes peuvent appartenir à un même réseau.

Par exemple, dans le cas de la Brise de mer, il y avait un élu local qui transportait l’argent des cercles de jeux parisiens en Corse pour le compte de la Brise. C’était l’une de leurs petites mains. Et pourtant, s’il a bien été condamné, son affaire n’a jamais été rapprochée de celles de la Brise de mer. Donc, pour moi, en tant que chercheur, il semble bien exister en France un phénomène mafieux que la justice, faute des bons outils, ne peut pas identifier. (Cf. Les évolutions contemporaines du Milieu français (1994-2006). Une étude des archives de la Cour d’Appel d’Aix-en-Provence).

Pour ce qui est des quartiers populaires, ce qui est intéressant, c’est que dans les années quatre-vingt-dix, les voyous des cités devaient prendre contact avec les anciens de la French Connection pour avoir accès au marché des stupéfiants.

Aujourd’hui, ils n’ont plus besoin d’eux. Ils font ce qu’ils veulent. Ils ont aujourd’hui suffisamment d’expérience, de puissance financière, d’audace, et ils sont suffisamment intégrés dans les tissus sociopolitiques pour agir seul. Il y a aujourd’hui, dans les quartiers populaires, des coteries trafiquantes qui n’ont plus besoin d’intermédiaires.

C’est finalement le cadre légal aujourd’hui qui nous rendrait en partie aveugle face à cette réalité mafieuse ?

En partie. On pourrait aussi regretter que l’université française ne fasse aucun cas de l’étude de la grande criminalité en France. Grâce à des personnalités comme Alain Bauer, il y a aujourd’hui un master de criminologie au CNAM avec l’étude du crime organisé. Mais l’étude de ces phénomènes n’est pas une tradition universitaire.

Certains magistrats, notamment ceux spécialisés dans le grand banditisme, ont demandé la création d’un pôle anti-mafia ainsi qu’une évolution du cadre légal pour mieux lutter contre un banditisme, notamment en Corse, qui, selon eux, « revêt toutes les formes du phénomène mafieux ». Une demande restée lettre morte. Que pensez-vous de cette prise de position ?

Très clairement, aujourd’hui la Justice, face aux gangs, aux bandes, ou à une certaine forme de mafia, n’est pas sereine dans ses jugements. Il y a eu des évolutions tout de même comme la confiscation des biens des criminels. Mais c’est un outil qui mériterait encore d’être amélioré.

Tribune de Crim’HALT à Marianne sur la “lutte contre le crime organisé” 

Il y a aussi la création du statut du repenti. Là aussi il mériterait d’évoluer et d’intégrer dans le dispositif des repentis qui ont commis des crimes de sang. C’est un sujet important. L’idée n’est pas de créer de l’impunité mais de donner une protection au repenti, même s’il a tué, en échange de la manifestation de la vérité. Car ce genre de repenti, s’il décide de parler risque souvent la mort, ce qui les empêche de collaborer avec la Justice. Les magistrats ont déjà obtenu des choses. Ils demandent simplement la continuité de la modernisation de l’appareil judiciaire avec des outils qui ont déjà démontré toute leur efficacité dans d’autres pays.

CRIM’ SOUS CRIC. Emission 8 : « Pourquoi faut-il un délit d’association mafieuse en France ? »

CRIM’ SOUS CRIC. Emission 1 : « Sursaut citoyen contre le crime organisé en Corse »

La création d’un délit d’association criminelle permettrait de juger le trafiquant avec l’ensemble de ses complices.

Il y a un autre outil qui pour moi permettrait de faire reculer la violence du crime organisé dans les quartiers populaires et dans le reste du territoire. C’est la création, sur le modèle italien, d’une catégorie de victime qui n’existe pas : celle de victime innocente.

21 mars 2023 : journée en mémoire des victimes innocentes du crime organisé… la liste s’allonge !

C’est le passant qui prend une balle perdue, le frère d’un trafiquant tué par ses concurrents parce qu’ils n’arrivaient pas à l’atteindre ou le policier tué dans l’exercice de ses fonctions etc… En Italie, on reconnaît ce statut de victime innocente ce qui permet tant à la victime innocente si elle a survécu qu’à sa famille d’obtenir une reconnaissance et des avantages supplémentaires. Ce qui a permis de faire reculer la violence de la mafia parce que la société ne s’occupe plus simplement de punir les mafieux mais aussi d’aider ceux qui en sont victime, obligeant les mafieux à faire plus attention dans leur usage de la violence.

Ressources :

Crim’HALT sur BFMTV, « Cavaillon : la fête foraine des dealers ? »

Rapport d’activité de l’AGRASC 2022 : un an d’usage social des biens confisqués

french deconnection – au cœur des trafics

L’Europe au cœur du nouveau trafic mondial de drogue, Crim’HALT sur RFI 

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