Retour sur la troisième soirée CINÉ-DÉBAT ANTIMAFIA à La Poesia : LA MAFIA EN FRANCE

Mardi 16 mai, La Poesia, restaurant antimafia à Paris, a accueilli la troisième soirée du cycle ciné-débat dont le thème était : La mafia en France.  

La soirée a commencé par la projection du film-documentaire « La Brise de mer, histoire d’un clan qui a mis la Corse en coupe réglée » réalisé par par Marie-Françoise Stefani et Stéphane Lapera.

Ensuite, le débat fut lancé avec les intervenants suivants :

  • Marie-Françoise Stefani, journaliste à France Télévisions, auteure de “Une famille dans la mafia”, éditions Plon – 2020 
  • Jacques Follorou, journaliste au Monde, auteur de « Mafia corse – Une île sous influence », chez Robert Laffont, 2022 
  • Christophe Perruaux, Magistrat, Directeur du Service des Enquêtes Judiciaires des Finances (SEIF), Ministère de l’Économie, des Finances et de la Relance 
  • Fabrice Rizzoli, président de l’association Crim’HALT et spécialiste de la grande criminalité et des mafias, également modérateur du débat

Après avoir rappelé que la définition du mot mafia faisait débat en France (cf. CRIM’ SOUS CRIC. « Pourquoi faut-il un délit d’association mafieuse en France ? »), Fabrice Rizzoli, ouvre la discussion avec des remerciements pour toute l’équipe de La Poesia qui permet ces belles rencontres et salue la présence et le soutien des associations suivantes : le collectif antimafia Maffia No’, a Vita Iè (cf. CRIM’ SOUS CRIC. « Sursaut citoyen contre le crime organisé en Corse »), DeMains Libres et CrimOrg.com et de la présence de Simon Piel journaliste au Monde (cf. Comment l’appartement d’un mafieux italien à Paris a été réattribué « socialement »).

Fabrice Rizzoli salue également le travail et le courage de Marie-Françoise Stefani, car vivre en Corse et dénoncer le groupe mafieux la “Brise de mer » n’est pas facile. Question : Où en est la criminalité en Corse aujourd’hui ?

Marie-Françoise Stefani : la “Brise de mer” des années 80 est finie mais laisse un héritage. Des petits clans se sont formés. La Police judiciaire et les services de renseignements ont d’ailleurs évoqué la présence de 25 clans criminels en Corse aujourd’hui. A Ajaccio, la chambre de commerce était un enjeux financier important et sa prise de contrôle a provoqué de nombreux règlements de comptes qui ont engendré de nombreuses victimes. Et je vous confirme. Raconter avec une certaine distance n’est pas chose aisée lorsqu’on est aussi proche de ces phénomènes. Mais cela fait partie du travail de journalistes.

Respectivement : Fabrice Rizzoli, Christophe Perruaux, Marie-Françoise Stefani et Jacques Follorou.

Fabrice Rizzoli rappelle aussi qu’elle est l’auteur du livre fondamental “Une famille dans la mafia” qui traite le sujet des victimes du crime organisé en France. D’ailleurs elle a aussi participé à un séjour Erasmus + aux côtés notre association et elle est l’auteure, avec Stéphane Lapera de quatre reportages de très grande qualité. Dans celui-ci, vous pouvez voir la parole d’une victime française devant des lycéens italiens.

Crim’HALT est très honoré de recevoir Jacques Follorou, qui a écrit au moins 4 livres sur la mafia en corse…

Jacques Follorou : pour moi, c’est une première intervention sur ce type de format. Je prends ça comme une avancée de la parole antimafia qui est en train de se former en France. Le travail de définition de Fabrice Rizzoli et l’initiative de La Poesia montrent que les institutions ne font pas ce travail. Nous sommes en train d’objectiver une réalité qui est niée par les pouvoirs publics. Les causes ? Un manque de culture sur le sujet et un désintérêt en lien avec l’histoire de l’état, la décentralisation, la distance de la Corse insulaire et la lutte contre le nationaliste. Alors, on doit le définir à la française. La mafia est un phénomène de violence qui se définit par une histoire, un territoire, une géopolitique. Le travail de Marie-Françoise est précieux et montre qu’on peut travailler en Corse sur ces affaires. Pourquoi le phénomène de la “Brise de mer” s’impose ? Elle incarne la mise en place d’un système mafieux. 

Fabrice Rizzoli : il est très appréciable que Jacques Follorou écrive sur la mafia en France tout en défendant l’Etat de droit et la démocratie. Profitons maintenant à l’expertise de Christophe Perruaux qui a participé à la mise en place des JIRS et qui est à l’initiative de la création de la JUNALCO (Juridiction Nationale de la Lutte Contre la Criminalité Organisée).

Christophe Perruaux : dans le documentaire, les policiers arrêtent 5 malfrats sans savoir qu’il s’agit d’une partie de l’état-major de la « Brise de mer ». Plusieurs fois, j’ai vu des policiers qui ne connaissent pas l’importance des personnes qu’ils arrêtent. En tous cas, l’action de l’Etat contre le crime organisé en France n’a pas toujours été constant. La criminalité corse ne rayonne plus autant qu’avant. A contrario, la criminalité organisée est présente partout sur le territoire et dépasse toutes les frontières. Le déni par nos autorités montre l’incapacité à combattre la criminalité organisée. D’autres pays travaillent plus efficacement et mieux sur le sujet.

Question d’un participant dans la salle : il y a plusieurs projets de loi en cours, relatifs à la cryptomonnaie et aux repentis, on sent une mouvance du côté du gouvernement. Est-ce suffisant ?

Christophe Perruaux : nous sommes nombreux dans les institutions à souhaiter une professionnalisation des cours d’assises qui jugent la criminalité organisée. C’est une nécessité. Elles existent déjà en matière terroriste. En matière de trafic de stupéfiants, les accusés comparaissent devant des jurés professionnels. Pour les meurtres, les jurés sont tirés au sort. Depuis des années, je me demande pourquoi nous n’adoptons pas cette mesure. Les jurés qui peuvent être effrayés par la salle d’audience doivent-être remplacés par des professionnels. A propos des repentis, on a adopté un système qui est tellement compliqué qu’il faut se contorsionner pour l’appliquer (pour approfondir : Tribune de Crim’HALT au Monde : réflexions autour du statut de « coopérateur » de justice). En France, le système des repentis n’existe pas réellement et beaucoup de moyens devraient être améliorés.

Jacques Follorou : sur la professionnalisation des juridictions de jugement, c’est une évidence. De nombreux praticiens de la lutte contre le crime organisé ne sont pas satisfaits des résultats et demandent des réformes aux législateurs (Cf. rapport de la JIRS de Marseille). Sur les repentis, il est regrettable que magistrats, jurés et hommes politiques aient une vision négative des repentis. Il y a encore énormément de chemin à faire en France.

Marie-Françoise Stefani : les propositions de réduction de peine pour les repentis ne sont parfois pas appliquées. Certains magistrats les refusent pour des raisons morales. C’est un énorme problème.

Les propos du débats ont été recensés dans le journal Corse Matin :

Question d’un participant dans la salle : le crime organisé fait pression sur la police, la justice et les journalistes. Comment peut-on s’en prémunir sur le territoire ?

Christophe Perruaux : pour le crime organisé, la menace n’est pas la seule méthode pour approcher magistrats et policiers.

Marie-Françoise Stefani : en Corse, les pressions peuvent venir de n’importe qui.  

Jacques Follorou : Christophe Perruaux est l’un des magistrats qui s’est approché au plus près la “Brise de mer”. Et Marie-Françoise Stefani était l’une des rares à assister aux procès contre la bande du petit bar et elle a connu des moments compliqués.  

Christophe Perruaux : quand on discute avec quelqu’un qui peut nous tuer ça change beaucoup de choses. Ce que j’ai constaté en lisant les comptes-rendus des écoutes téléphoniques des plus grands mafieux du monde, ce sont des gens capables de tuer et de vous faire peur. En France aussi, ils sont cruels et sont comparables à ce qui se fait en Colombie. Si on anticipe pas à l’avenir, cela nous prépare à des jours assez sombres.

Fabrice Rizzoli : pour rappel, Europol produit des rapports assez intéressants sur le sujet et fait état de l’augmentation de la violence et de la corruption dans toute l’Europe. Il n’y a pas de raison que la France soit épargnée. En France, il y a eu de très nombreux progrès depuis une dizaine d’années ; notamment une loi d’Usage Sociale es Biens Confisqués USBC. D’ailleurs, je suis venu avec la solution à tous nos problèmes 🙂 A la Poesia, on vend des biscuits faits par des coopératives sur des terres confisquées aux mafias en Italie. Ce dispositif USBC a donné de très bons résultats en Italie, en mettant la population au cœur de la lutte antimafia, permettant d’influer sur les mentalités (cf. « Changement de propriétaire, quand la société civile italienne s’installe chez les mafieux »).

Crim’HALT et La Poesia offrent des produits Libera Terra aux intervenants du débat pour les remercier. Les Tarallinis sont faits dans les Pouilles sur des terres confisquées à la SCU et les gâteaux sont faits sur des terres confisquées à Cosa Nostra en Sicile.

Ressources : 

Retour sur la première conférence du cycle ciné-débat à La Poesia sur le thème de la mafia et l’Italie

Retour sur la seconde conférence du cycle ciné-débat à La Poesia sur le thème de la mafia aujourd’hui, et dans le monde

L’USAGE SOCIAL DES BIENS CONFISQUÉS EN FRANCE. ON Y EST !

CRIM’ SOUS CRIC. Emission 17 : Alerter contre la grande criminalité… Tout un programme !

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